lundi 28 mai 2012

Une journée pas comme les autres


Shiki Masaoka, né en 1867 et mort à 35 ans, fut un poète qui fit revivre la poésie haïku. Il pratiqua zazen toute sa vie. Il vivait très misérablement et était atteint de tuberculose. Après sa mort, on découvrit de nombreux poèmes, écrits en partant de sa propre expérience de vie. Il disait que le Zen était quelque chose qui vous permettait de mourir avec le sourire. Autrement dit le Zen, à travers les efforts faits durant zazen, permet de trouver le courage pour passer à travers les épreuves, dont l’ultime, la mort.

     Les jours qui me restent à vivre
     Encore combien ?
     Nuits si brèves

La souffrance ressentie pendant les longues séances de zazen sert à mieux supporter les petits bobos, petites gênes, petits inconvénients, petites tracasseries de toutes sortes rencontrés dans son quotidien. La souffrance a une grande vertu de purification. A travers les souffrances, les scories s'éliminent. Et à la fin la souffrance n'a d'utilité que dans la mesure où elle est la conséquence de la création d'une activité pratique.
Le but n’est pas de se faire souffrir, car dans ce cas on va tout droit à la perversité, mais quelle personne n’a pas, suite à des aspirations diverses, une excursion par exemple, ressenti des douleurs de toutes sortes au cours d’une ascension ? S’en est-on plaint ? Non. Car l’objectif est d’atteindre son but : Le sommet. Et voilà comment ça se passe :
Hier en catastrophe vous êtes vite allée vous acheter une nouvelle paire de chaussures pour la randonnée, car les anciennes étaient trop anciennes. Et ce matin, c’est le départ. Alors avec ce groupe bien sympathique, malgré la femme d’un ex que vous trouvez un peu chipie à cause d’un reliquat de jalousie de votre part, gaiement vous abordez les premières pentes du sentier. Gaiement le papotage s’est installé, mais au bout d’un moment, comme ça grimpe, vous vous sentez essoufflée, pas étonnant avec tout ce que vous fumez tous les jours, donc vous barjaquez moins (expression du sud-est peu usitée qui signifie parler à tort et à travers. En zazen c’est la même chose, on pense à tort et à travers) et vous continuez en écoutant plus et parlant moins, ce n’est pas dans vos habitudes.
Et plus ça monte, plus vous trouvez que votre sac est lourd, pas étonnant, c’est chaque fois la même chose, vous ne pouvez pas vous empêcher d’emporter plein de choses inutiles, en vous disant chaque fois que « ça peut servir » mais vous n’avez pas besoin de tout ça et chaque fois vous recommencez. (Les personnes qui viennent en sesshin, c’est la même chose. On dirait qu’ils sont là pour trois mois.) Vous vous en voulez de ne jamais apprendre ou de chaque fois oublier ce que vous avez appris ! Au bout d’une heure vous sentez une petite douleur derrière le talon, oh pas grand chose, mais vous pensez que ce n’est rien (en zazen c’est aussi comme ça, au bout d’un moment on commence à avoir mal mais on pense que ce n’est rien et que ça va passer) même si vous n’avez pas eu le temps de rôder vos chaussures avant. (On n’a pas le temps non plus de rôder sa posture de zazen.) Tout le monde sait ça, vous avec, mais vous n’avez pas pu vous en empêcher, on ne commence jamais une randonnée qui va durer une dizaine d’heures avec des souliers neufs.
Mais la douleur au talon augmente, et maintenant c’est aussi à l’autre pied. Ce n’est pas grave, à la prochaine pause vous enlèverez vos chaussures et mettrez un petit pansement. Mais voilà, la pause arrive et vous avez beau chercher dans les multiples poches de votre sac et le vider devant vous et devant tout le monde qui admire le fatras, vous constatez que vous avez oublié la petite trousse sur le bord du lavabo de la salle de bain. Alors vous allez embêter tout le monde pour savoir s’il n’y a pas dans le groupe quelqu’un d’assez gentil pour voir dans son sac si un pansement ne s’y trouverait pas et comme les gens sont assez gentils bien que certains pensent que vous êtes une emmerdeuse ils vous trouvent des pansements (en zazen quand on souffre c’est l’ego qui souffre et vous avez beau faire le tour de tout le monde pour savoir s’il n’existe pas un petit truc, un baume quelconque, une astuce secrète pour atténuer la douleur, mais rien de tout ça n’existe pas et que la seule aide qui existe c’est, et là je vous livre le truc, le baume, l’astuce, le secret : endurer).
Donc vous continuez à monter, ce sont toujours les mêmes qui sont devants et toujours les mêmes qui sont derrières : vous. Et vous trouvez votre sac de plus en plus lourd et vous avez de plus en plus mal aux épaules, aux jambes, et ne parlons pas des pieds (en zazen aussi on a mal au dos, aux genoux, aux chevilles). Ça fait des heures que ça monte et vous vous dites que vous auriez bien pu faire la grâââsse matinée plutôt que d’être avec ce groupe qui ne vous attend pas. Et vous vous demandez ce que vous faites là (en cours de sesshin aussi, souvent on se demande ce qu’on fait là). Vos pieds sont une catastrophe. Les ampoules qui s’étaient formées ont éclatés et le frottement de la chaussette sur l’ampoule a fait partir la peau si bien que la plaie frotte directement la chaussette… Mais bon, le sommet arrive enfin, vite mettre son coupe-vent, boire un coup, tout le monde a le sourire, se congratule, l’un dit « comme c’est beau ces montagnes » et entonne justement :
     Là-haut sur la montagne
     L’était un vieux chalet
puis s’arrête parce qu’il ne connaît pas les paroles. Un autre dit « c’est pas le tout ça mais il faut manger ». Et tous de cœur à cœur (ishin denshin) (…) s’écrient le plus platement du monde : « Il faut manger pour prendre des forces ! » Alors chacun sort son petit en-cas, son petit sandwich, son petit frichti, chacun contenant, preuve d’une imagination sans borne et d’une fantaisie illimitée, la tranche de jambon pure porc. Mais « mes chers compatriotes » (pour utiliser une expression très en vogue ces derniers temps) que deviendrait-on en France sans cette « tranche de jambon pure porc » ? Je me le demande.
Bon, le temps passe, après « avoir repris des forces » on est fatigué, et une petite sieste dans l’herbe ferait du bien, mais le chef a donné l’ordre de rentrer (la réalité de la vie n’est pas au sommet d’une montagne tout comme la réalité de la vie n’est pas en zazen mais vous avez voulu vous débarrasser des soucis de cette existence en faisant cette excursion et vous vous êtes créées de nouveaux bobos en vous égarant au milieu de ces montagnes (en zazen on ne se crée pas de nouveau bobos on découvre les anciens) alors on attaque la descente vers la vallée. Et allégrement vous qui aviez mal en montant vous êtes devant parce que à la descente les plaies ne se frottent plus sur l’arrière de la chaussure. Par contre il ne faut pas longtemps pour que vous sentiez vos orteils toucher cette fois le bout de vos chaussures neuves et qu’il ne faut pas longtemps pour sentir que de nouvelles ampoules se forment, mais clopin-clopant vous arrivez quand même en bas de la pente (comme cahin-caha on arrive en fin de sesshin des escarres aux fesses). On se congratule à nouveau, éreintés, mais content d’avoir découvert de beaux espaces, (rien toutefois à comparer avec les grands espaces vides qu’on découvre en méditation en tournant ses regards sur fond de néant).
Maintenant que vous avez compris que faire une excursion ou faire une sesshin c’est exactement la même chose, on a toujours mal quelque part et que si vous oubliez votre boîte à pansements ça n’a pas d’importance, sauf qu’en rando quand ça ne monte pas ça descend et qu’en zazen, ça monte et ça n’en fini jamais de monter en demeurant immobile, sans faire un mouvement, en se retrouvant toujours au même point. Et, chose étonnante, aussi haut qu’on monte jusqu’à son altitude on est toujours à la hauteur de la situation à laquelle on doit faire face dans la vie. C’est beau, non ?

Taïkan Jyoji

dimanche 26 février 2012

ANNÉE DU DRAGON




Peinture et calligraphie de Taïtsu Roshi


Les caractères signifient :

Devenu dragon, il s’élève vers le ciel
Devenu serpent, il se faufile dans les herbes


作龍上天、作蛇入草
Ryū to natte ten ni nobori,
Ja to natte kusa ni iri

Le sens que donne Taitsu Roshi à cette expression issue des « Phrases de la Forêt du Zen » (jap. zenrin kushu) est le suivant :

« Il arrive qu’en dominant une situation, de haut comme un dragon on agite vent et nuages et sans défaillir face à la nation et la société on promeut le Dharma (l’enseignement du Bouddha).
Il arrive qu’en se faufilant dans les hautes herbes, comme un serpent, sans se faire repérer, secrètement on cumule les bonnes actions et on illumine un coin du monde remplissant ainsi un rôle indispensable. »

La première proposition s’adresse aux guides, aux maîtres, aux gourous (dans le sens d’authentiques enseignants spirituels, pas des aveugles s’adressant aux borgnes), qui eux ont une expérience suffisamment profonde pour prodiguer des conseils et instruire sur la doctrine du Bouddha.   

La deuxième proposition s’adresse plutôt aux élèves engagés dans la pratique de la méditation : il existe des actions, des pratiques cachées, non pas secrètes, qui aident à aplatir l’ego. Voir par exemple une poubelle pleine et aller la vider sans se dire : « c’est pas à moi à le faire ». Non. Juste aller vider la poubelle parce que c’est juste de le faire. En toute humilité. En toute simplicité. Cela s’adresse ici aux personnes séjournant à la Falaise Verte. Chez soi il existe plein d’occasion de pratiquer « les actions cachées ».
Il n’y a pas que le zazen sur lequel compter. L’éveil s’obtient en harcelant le moi par tous les côtés à la fois.

Merci à Taïshin Somyo pour son aide à la traduction du texte de Taïtsu Roshi.

samedi 7 janvier 2012

« Nous sommes bien peu de choses »


Il y a quelques temps, l'occasion me fut donnée de regarder un poster représentant notre galaxie. La photo était si nette qu'on l'aurait dite prise par un habitant d'une galaxie voisine. Quelque part, sur les bords, on voyait notre soleil, tout petit, avec son cortège de planètes. Puis la terre, si minuscule, qu'on ne pouvait la situer qu’approximativement. Il faut 100.000 ans pour que la lumière traverse notre galaxie dans son diamètre. Au début du XXème siècle, on ne connaissait qu’une ou deux galaxies. Aujourd’hui on en dénombre des milliards… A propos du mot "milliard", qui est un nombre énorme dont on ne peut mesurer l'importance, savez-vous combien de temps il faut pour compter jusqu'à 1 milliard, à raison d'un chiffre par seconde, jours et nuits ? Faites le calcul si vous pensez que je me trompe : Pas loin de 32 ans... Quand on pense que les gouvernements prévoient des budgets pour l'armement qui se montent à plusieurs dizaines de milliards d'euros ou de dollars, cela est tout à fait effarant. 1 milliard représente autant de grains de sable qu'une baignoire peut en contenir. En France, le budget pour la Défense était en 2004 de 32 milliards d'euros. Il faudrait 1024 ans pour compter cette somme à raison d'un euro par seconde. Je pense qu'il faut le dire au monde entier : « Oh ! Mon dentier ! » : Un milliard est un chiffre colossal. Vous voudriez qu'on envisage le désarmement ? Aucun politicien n'est prêt à l’envisager, à l’imaginer, à le concevoir. Pour nous les pratiquants du Zen le désarmement ne peut commencer que par le désarmement intérieur, c'est-à-dire le lâcher-prise. Cela revient à se libérer de ses blocages, qui étaient des protections créées lors de l'enfance qui, une fois adulte, n'ont plus lieu d'être.

Si nous pouvions comprendre combien nous sommes insignifiants, combien nous ne représentons rien, notre ego fondrait immédiatement en même temps que ses manifestations. Nous arrêterions tout de suite de mettre en avant notre petit moi, nous deviendrions sur le champ beaucoup plus modestes et humbles. Et c'est cette croyance en un moi, en un ego, cet attachement à un moi, à un ego, qui positionne des barrières à la réalisation. Une des caractéristiques de l'être humain est de croire qu'il y a soi et le reste de l'univers. Mais le reste de l'univers ne pense pas que l'être humain est un élément à part. Il y a une différence entre ce qu'on pense que les choses devraient être et ce qu'elles sont dans la réalité. Cela revient à ne plus mettre son ego au centre de chaque chose. Seul l'être humain pense qu'il est un élément particulier de l'univers et c'est la raison pour laquelle il ne se fond pas dans le grand Tout. Pour illustrer combien nous sommes vraiment peu de choses, imaginons un grain de sable que nous aurions isolé des autres. Le soleil, lui, pour respecter les proportions de taille et de distance, doit se situer à 5 mètres du grain de sable, et avoir la dimension d'une orange.[1] Et sur ce grain de sable, environ 6 milliards d'individus…, tellement petits qu'on ne peut même pas les imaginer. Vous voyez, nous sommes vraiment peu de choses ![2]


[1] Cité dans « Il pleut des planètes » Alfred Vidal-Madjar, éditions Hachette
[2] Extrait de « Zen au fil des jours » de Taïkan Jyoji, éditions Le Courrier du Livre

jeudi 22 septembre 2011

"Relancer l’économie"

De tous temps l’être humain a souhaité la prospérité et l’abondance. Sauf qu’il n’y a pas si longtemps que ça il n’existait pas encore tous ces millions d’objets parfaitement inutiles. Je n’ai pas la télévision mais j’écoute quand même un peu les nouvelles à la radio. J’entends tout le temps dire « il faut relancer l’économie ». Pour la relancer il faut acheter plus. Mais acheter plus de quoi ?

Vous travaillez précisément pour vous procurer, vous acheter, ces millions de trucs qui ne vous servent à rien, ou plutôt si, qui servent à encombrer d’abord votre esprit, puis vos étagères, à encombrer vos armoires, à encombrer vos appartements, vos salles de bains de produits qui puent et que vous n’arrivez même pas à jetez lorsque ce produit ne vous plaît plus. Mais ça vous donne une bonne raison de vous procurer un nouveau produit qui pue tout autant ou encore plus et que vous n’avez pas résisté à l’envie de vous acheter une nouvelle fiole de « senbon » ou un nouveau pot « aurose » alors qu’il vous en restait encore deux ou trois au trois quarts pleins. Vous n’en n’êtes pas conscient mais tous ces objets et produits qui ne servent à rien occupent de trois manières différentes votre cervelle : ceux qui sont chez vous sont dans votre esprit, ceux qui sont dans la pub, (c’est ce qui vous a fait vous les procurer) sont dans votre esprit, ceux qui sont dans le magasin où vous les avez achetés sont dans votre esprit. Internet est aujourd’hui un gros magasin où on peut tout acheter, sans fin. C’est une belle machine à dépenser. Et ne vous plaigniez pas si vous avez des difficultés à boucler vos fins de mois. Je constate que les gens font sienne cette devise : « Acheter plus pour gagner moins ».

Pratiquer une discipline spirituelle, en l’occurrence zazen, sert à se libérer l’esprit, à le désencombrer. Si le zazen est une pratique qui permet de « mettre en place » sa véritable nature, de se réaliser, cela passe par des décisions pas faciles à prendre mais que le zazen génère, et nourri. « Relancer l’économie » peut être aussi interprété comme faire l’économie d’objets inutiles !

L’être humain est plein de désirs qu’il ne peut satisfaire. On pense souvent à tort que pratiquer le Zen amène à la suppression des désirs. D’abord on ne pratique pas le Zen pour supprimer les désirs. Le désir est un moteur. Le désir d’Eveil est un désir. Sans lui pas d’Eveil. La méditation n’est pas une machine à supprimer les désirs mais à canaliser ces mouvements et pulsions, disons à les assagir. Il existe deux endroits au monde où les désirs n’existent pas : Les jardins potagers et les cimetières. Avez-vous déjà vu des poireaux avec des désirs ? Et les morts alors ? 

mercredi 20 juillet 2011

Le souffle

Le souffle est en même temps matière et esprit. Il est impalpable et n’a pas d’odeur, sauf dans certains cas... On ne peut le voir et pourtant il est là. Le vent, on peut le sentir sur soi. Mais le vent n’est pas le souffle. Le souffle en tant que chiasme matière-esprit a complètement échappé à l’Occident des temps les plus reculés. Ces chercheurs de la vérité qui ont commencé leurs travaux vers 600 avant J. C. tels que Héraclite ou Parménide et tous les philosophes qui ont suivi, souvent de vrais maîtres de sagesse, n’ont jamais abordé le Souffle comme élément avec lequel on peut faire joujou toute une vie. Au-delà de la pensée discursive et de la pensée tout court se trouve la non-pensée. La pensée sait que la non-pensée existe à force qu’on en parle dans le Bouddhisme. Mais pour arriver là où la pensée n’est pas il faut utiliser le souffle. Et là où la pensée n’est pas c’est là que se trouve un trésor.

Je vous propose une petite expérience, à faire en étant assis, debout, couché, peu importe, mais immobile. Après avoir expiré on inspire lentement en se concentrant sur l’air qui en pénétrant effleure la paroi nasale. On peut sentir nettement le contact de l’air à l’intérieur du nez. Lorsque l’air est plus frais on le sent jusqu’au fond de la gorge. Encore plus frais et on le sent qui pénètre dans la trachée. Faites cela deux trois fois de suite en sentant et prenant conscience de l’air qui rentre en soi et qui en sort. Là, vous venez de tourner les regards à l’intérieur de vous-même. Lorsque vous vous êtes concentré sur la sensation de l’air qui pénètre par le nez, vous ne pensiez à rien. Vous veniez de faire l’expérience de la non-pensée. Et du coup, vous veniez de faire une séance de zazen. C’est pas plus compliqué que ça !

jeudi 2 juin 2011

"Chaque jour est un bon jour" (suite)



J’avais écrit lorsque je traitais la phrase d’un kôan du Recueil de la Falaise Verte « Chaque jour est un bon jour » que « la vie est à saisir dans son immédiateté ».
La compilation des kôans s’est faite il y a plusieurs centaines d’années et ils s’adressaient à des bonzes engagés dans une pratique à plein temps de la méditation dans un monastère. Le décalage énorme qu’il y a entre la vie monastique d’alors et celle de la vie d’un laïc de l’époque actuelle peut nous amener à douter de nos capacités à mettre en application aujourd’hui les principes du Zen d’antan. Pourtant dans la phrase « chaque jour est un bon jour » qui ne peut être rapprochée de l’Evangile de Mathieu « A chaque jour suffit sa peine », dans la phrase du kôan il s’agit vraiment de laisser tomber « avant et après » et de ne s’occuper que de « l’ici et maintenant » dans sa pleine conscience. C’est dans l’expérience de la vie quotidienne que réside l’expérience zen, dans cette succession d’instants, dans cette succession d’immédiats, qui changent tout le temps dans une parfaite fluidité, et que l’on ne peut fixer, contrairement à un appareil photo qui lui, arrête le temps. N’appelle-t-on pas d’ailleurs une photo un instantané ?
Les bonzes n’étaient pas seulement engagés dans la pratique de la méditation mais également chaque jour dans de longues heures de travaux de toutes sortes. Le maître et ermite chinois Ch’ing-hung (1272-1352) le rappelle dans un poème :

            Vivre comme un dieu ou un bouddha n’est pas bien difficile
            La situation d’un bonze est bien plus dure
            Toujours épuisé, sans temps de repos
            Si ce n’est pas s’occuper du bois ou de l’eau, restent encore les obligations du temple

Comme je l’ai souvent dit et écrit la réalité de la vie ne se situe pas en zazen mais se trouve par le zazen. Vivre l’instant présent de son quotidien ne peut être que sous-tendu par la pratique du zazen, sans en chercher les bienfaits. Laïc ou bonze, c’est son engagement dans la pratique de la méditation zen qui va induire l’état d’esprit juste, qui va enseigner comment faire pour que l’activité quotidienne, réglée ou non à la milliseconde pour certains, soit une route menant à l’accomplissement de soi. A condition bien évidemment que le Zen soit l’outil qu’on ait choisi pour travailler sur soi. Il existe d’autres outils. Je ne parle que de l’outil que je connais un tant soit peu, le zazen.

Parmi les pratiquants du Zen beaucoup connaissent la phrase du maître chinois Pai-chang (720-814 jap. Hyakujo) : « Un jour sans travailler – un jour sans manger », phrase qu’il prononça lorsqu’on lui cacha ses outils de jardinage, les bonzes de la communauté estimant qu’il était trop vieux pour travailler. Il décida alors de jeûner jusqu’à ce qu’on lui rende ses outils. En les lui enlevant, dans son esprit on l’empêchait de contribuer à la bonne marche du monastère mais surtout on lui enlevait la possibilité de s’absorber dans ce qu’il faisait au moment où il le faisait et ainsi faire de son activité un travail spirituel, une méditation, et donc une occasion d’aller encore plus loin dans sa réalisation.
S’absorber sur ce qu’on fait au moment où on le fait n’est pas la propriété de l’Asie ni inaccessible à l’Occident. C’est un principe Zen universel et intemporel, dont le zazen va insuffler l’esprit.



Portrait de Maître Jyoji en Zazen


Merci à D. A. pour ce portrait de moi assez ressemblant tout compte fait

En elle-même, la connaissance du Dharma, c'est-à-dire les enseignements du Bouddha, est sans valeur si elle n'est accompagnée par la capacité à méditer, accompagnée de la force du Samâdhi.
T. J.



samedi 9 avril 2011

« Chaque jour est un bon jour »



Ce que j’ai à dire dépasse le simple cadre de la connaissance intellectuelle et de l’érudition encyclopédique, mais s’exprime à travers une expérience spirituelle vécue au cours de mes sept années passées au Monastère Zen de Shofuku-ji à Kobé (école Rinzaï) sous la férule de Maître Yamada Mumon, et des centaines de sesshins que j’anime depuis 1975 date de mon retour en France. J’utilise mon savoir intellectuel uniquement pour étayer ce qu’il me semble important d’exprimer. 


Le premier patriarche du Zen en Chine, Bodhidharma, mort autour de l’an 530, a posé les bases du Zen en quatre vers :
Ne dépendre ni des mots ni des écritures
Une transmission indépendante en dehors des doctrines écrites
Montrer directement à chaque homme son esprit originel
Voir dans sa vraie nature et instantanément réaliser sa Nature-de-Bouddha


Le moins respecté de ces quatre vers est le premier : « ne dépendre ni des mots ni des écritures ». Le Zen est peut être « la religion » qui a fait couler le plus d’encre tandis que d’autres religions ont fait couler le sang. Tous les ouvrages, tous les écrits, toutes les publications exprimés par les Maîtres du Zen ne visent qu’à un objectif, amener l’élève, le bonze, le lecteur, à réaliser sa vraie nature, autrement dit à avoir une expérience profonde de lui. Ou d’elle. Et là, la pensée est impuissante pour faire cette expérience de soi.


Pour y arriver, impossible de faire autrement que de laisser tomber sa pensée discursive. Il faut passer par un autre chemin, aller à la recherche d’une autre Voie, celle qui va petit à petit mettre fin à l’agitation mentale, à ralentir les pensées et permettre l’accès à son moi profond : Court-circuiter la pensée en posant ses fesses sur un coussin de méditation et faire zazen.


Tous les Maîtres du Zen n’ont pas laissé d’écrits. Certains, comme le Maître de l’école à laquelle je suis rattaché, Lin-tsi (jap. Rinzaï) n’a rien écrit de son vivant, du moins n’a-t-on aujourd’hui encore retrouvé aucun manuscrit. Seuls ses disciples prenaient des notes et transcrivaient que qu’il disait, que ce soit lors d’instructions collectives, d’exhortations, de faits et gestes.


Un autre maître chinois, Wumen (864-949) est lui devenu célèbre en posant des questions et en y répondant lui-même. Voici le kôan qui figure dans le Recueil de la Falaise Verte :   
- Concernant ce qui s’est passé avant le 15, je ne vous demande rien. Mais qu’en est-il de ce qui va se passer après le 15 ? Que quelqu’un parmi vous s’approche et me réponde. 
Comme personne ne s’avança il formula lui-même la réponse : 
- Chaque jour est un bon jour !  Puis s’en alla. 


Le maître s’est adressé à l’assemblée de bonzes pour donner un enseignement sur le présent, le passé et le futur. 
Quand il dit : 
« En ce qui concerne ce qui s’est passé avant le 15 je ne vous demande rien ! » 
C’est du passé, donc n’en parlons pas. 
« Mais qu’en est-il de ce qui vient après le 15 ? » 
Et bien on n’y est pas encore. Alors n’en parlons pas non plus ! Que reste-t-il alors ? Le présent. Mais que dire du présent, il change tout le temps. Donc n’en parlons pas non plus.
Hier il pleuvait, mais c’était aussi un bon jour. Demain pleuvra-t-il ? Fera-t-il beau ? On n’y est pas encore. Alors le bon jour c’est maintenant, le bon moment c’est sur le champ, au-delà du jugement et de la discrimination. Expérimenter par soi-même revient à comprendre et sentir son être autrement qu’avec les principes ancrés dans sa tête. Ne vous laissez pas aveugler par des illusions suscitées par les journaux et pire, la télévision (il y a des années que j’ai amené mon poste à la déchetterie)
La vie est à saisir dans son immédiateté. 

 



Calligraphe de Mumon Yamada
« Chaque jour est un bon jour »














© Taïkan Jyoji 2011